Affronter le changement

Un article de Ngoma.

Dans beaucoup de régions ACP, les catastrophes climatiques prélèvent déjà un lourd tribut, causant d’énormes dégâts aux cultures et aux infrastructures et forçant les habitants à fuir. Les agriculteurs ont toutefois certaines options pour protéger leur production du changement climatique.

Juma Njunge Macharia est guérisseur herboriste à Murungaru, à 100 km de Nairobi au Kenya. Sa longue expérience et son regard affûté lui disent depuis un moment déjà ce que les climatologues confirment aujourd’hui. “Lorsque j’étais jeune, la saison des pluies dans la région de Kinangop commençait à la mi-avril, mais elle s’est décalée vers juin, le mois où elle finissait habituellement”, se souvient-il. Les données mondiales montrent que les régimes climatiques changent et que les catastrophes naturelles (sécheresses, inondations, tempêtes tropicales) augmentent en fréquence et en intensité. En 2007, certaines régions d’Afrique ont subi de graves sécheresses tandis que, sur une bonne partie du continent, des inondations détruisaient routes et ponts et balayaient des millions d’hectares de terres agricoles. En mars 2008, le cyclone Ivan frappait Madagascar, détruisant récoltes, bétail et édifices. Une sécheresse persistante à l’est et au sud du Swaziland a incité des fonctionnaires à suggérer un déplacement de la population hors de ces zones. Aux Caraïbes, une série de phénomènes climatiques extrêmes ont provoqué des millions de dollars de dégâts. En Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG), le cyclone Guba a causé des crues subites fin 2007, ensevelissant les cultures sous des coulées de boue. Entre-temps, au nord des îles Kiribati, où la noix de coco est la principale ressource économique, la production s’est effondrée du fait de la sécheresse.


Adapter les

schémas culturaux

Aussi dramatique que le tableau puisse paraître, la situation est loin d’être désespérée. La plupart des experts s’accordent à dire qu’une combinaison de stratégies globales et locales peut faire beaucoup pour aider les producteurs à tenir le coup. L’agriculture de conservation, qui minimise le travail du sol, peut améliorer l’utilisation de l’eau, la séquestration du carbone et la capacité à supporter les stress climatiques. Mieux irriguer pour augmenter la productivité sera crucial pour garantir la sécurité alimentaire. Les producteurs devront peut-être modifier leur calendrier cultural et les plantes qu’ils cultivent. Par exemple, le sorgho peut mieux réussir que le maïs dans les conditions plus sèches prévues dans certaines zones d’Afrique. En Afrique du Sud, les agriculteurs tiennent déjà compte de la nouvelle distribution des pluies et retardent les semis de maïs. Parasites et maladies

D’après la recherche, des températures moyennes plus élevées augmenteront le taux de fécondité et de croissance des insectes ravageurs et la fréquence des épidémies, et permettront aux insectes, aux maladies et aux adventices de gagner de nouvelles aires géographiques. La modification du régime des vents risque de changer la diffusion des insectes ainsi que des bactéries et champignons vecteurs de maladies des plantes. L’élévation des températures hivernales favorisera la multiplication de pyrales foreuses et de cicadelles vertes dans les systèmes rizicoles.

Des études révèlent que le nombre de parasitoïdes — insectes tels que les guêpes et les mouches qui pondent leurs œufs sur ou à l’intérieur des chenilles — chute en cas de pluies irrégulières. Or ces parasitoïdes sont très utiles dans la lutte biologique contre les ravageurs de nombreuses cultures tropicales.

Le changement climatique a aussi un impact sur la santé humaine et animale, car il modifie la répartition de certains vecteurs de maladies. L’Organisation mondiale de la santé a établi un lien clair entre les fortes pluies qui ont affecté la majeure partie de l’Afrique de l’Est début 2008 et la recrudescence du paludisme. La dengue, maladie grave causée par un virus transmis par les moustiques, atteint des niveaux épidémiques dans les Caraïbes.


Une étude américaine au Mali a révélé que les cultivateurs de maïs et de coton de la région relativement fraîche et humide de Sikasso auraient intérêt à se tourner vers le sorgho et le mil, actuellement cultivés à Ségou, dans le nord plus chaud et plus aride. Le vrai défi sera de trouver une solution pour les agriculteurs de Ségou où le climat devient encore plus chaud.

Des variétés résistantes au climat ont déjà gagné les champs des agriculteurs et d’autres sont en train d’être développées (voir encadré). La photosynthèse ralentit à mesure que le thermomètre monte, et la recherche montre que les rendements du riz diminuent de 10 % pour toute hausse de 1° C de la température nocturne. Une option envisagée par l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI) est de modifier la plante pour renforcer ses capacités de photosynthèse.


En zone aride comme en zone humide, les agriculteurs sont en quête de solutions pour sauvegarder leur production.

Les petits cultivateurs de maïs membres d’une association agricole de l’ouest du Kenya ont quintuplé leurs rendements en une année, grâce à une variété de maïs résistante à la sécheresse baptisée Kakamega Synthetic-I, fournie par l’Institut kényan de recherche agricole. Une étude du PNUE en Gambie a démontré que, même sous un climat contraignant, les rendements de mil peuvent augmenter et les récoltes s’améliorer de 13 % si l’on utilise de nouvelles variétés. Le Centre international de la pomme de terre (CIP) mène des recherches sur des cultivars résistants pour aider les agriculteurs de PNG et d’Afrique à se préparer à des attaques plus nombreuses du mildiou, une maladie qui va probablement se répandre dans les conditions plus chaudes et humides annoncées dans certaines régions de culture de la pomme de terre.

Savoirs traditionnels

Les techniques traditionnelles ont aussi leur rôle à jouer dans l’adaptation au changement climatique. Les agriculteurs privilégient souvent des associations de cultures telles que maïs-haricot, niébé-sorgho ou mil-arachide, capables de résister à des conditions sévères. Pour ce qui est de la capacité des petits agriculteurs à résister au changement climatique, John Morton de l’Institut britannique des ressources naturelles pense “qu’il ne faut pas sous-estimer le capital de savoirs locaux”. Au Malawi, la fréquence accrue de crues subites a convaincu certaines communautés de raviver la pratique abandonnée depuis longtemps de construction de banquettes pour stopper le ruissellement et prévenir l’érosion. D’autres, menacées par la sécheresse, se sont mises à stocker une partie de la récolte de maïs comme réserve de sécurité.

Assurance agricole

Selon certaines estimations, le coût des dommages occasionnés aux récoltes par des calamités climatiques double tous les 10 ans. L’assurance agricole est une réponse possible, même si ce secteur est dominé par les pays du Nord. Les pays du Sud ne représentent que 13 % des primes d’assurance agricole à l’échelle mondiale, ne serait-ce que parce que les petits producteurs n’ont pas les moyens d’y souscrire.

Un nouvel outil pourrait bien constituer une option plus pratique. Nommé “indice météo” ou “assurance à coupon”, il se fonde sur une mesure météorologique pour déclencher les indemnisations. La police d’assurance traditionnelle est remplacée par un coupon et, lorsqu’une catastrophe climatique est avérée — selon un critère de température, de précipitations ou de vitesse du vent —, l’agriculteur reçoit une indemnité fixée au préalable.

Beaucoup estiment que ce système permettrait de lever certains obstacles de l’assurance classique pour les petits agriculteurs et pêcheurs, tels que les frais de gestion élevés des polices individuelles et les coûts d’évaluation des pertes des exploitations. “L’assurance à coupon propose une approche de l’assurance agricole adaptée à la plupart des agriculteurs”, estime Peter Hazell, professeur visiteur à l’Imperial College de Londres. Améliorer les prestations d’une assurance reste un défi majeur. Certaines des initiatives les plus abouties s’appuient pour ce faire sur les ONG ou les organisations de producteurs. Dans les îles du Vent, environ 6 000 petits producteurs de banane ont contracté une assurance contre les tempêtes, la menace principale. L’assureur WINCROP, propriété des Associations de cultivateurs de banane, garantit des primes fiables et abordables pour toute une série de calamités climatiques, y compris les gros ouragans. À Maurice, le Fonds d’assurance pour le sucre (MSIF) couvre automatiquement tous les planteurs de canne contre les cyclones. Le caractère obligatoire de cette couverture génère des économies d’échelle qui font baisser les primes.

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