Sans Argent, Pas d'école?

Un article de Ngoma.

Comment assurer un enseignementgratuit pour tous, quand les enseignants ne sont pas payés et que le matériel le plus élémentaire fait défaut ?

« Regardez-moi... Pensez-vous que je ressemble à un enseignant ? » s’exclame le directeur d’école Ire Yabongengo, dans son ensemble rouge tout usé, tout en pointant du doigt ses sandales trouées. « Nous n’avons ni bureau, ni livre... même pas d’eau ». Ire Yabongengo explique que les parents ne veulent plus donner l’argent pour réparer l’école. C’est quoi l’école? C’est un ensemble de cabanes faites de bouts de bois et de boue séchée, recouvertes de branchages. Nous sommes à Lokanja Lina Nkoy, un petit village au milieu de l’immense forêt tropicale du bassin du Congo. La seule école encore fonctionnelle est dirigée par les Kimbanguistes. Ici, comme dans la plupart des écoles publiques de la RDC, le gouvernement prend en charge la paie dérisoire des enseignants et devrait fournir les bancs, les tables et les salles de classe. A Lokanja Lina Nkoy tous les élèves sont entassés dans quatre salles de classe. Les écoliers sont assis sur des billots de bois, pieds nus et vêtus de haillons plutôt que d’un uniforme. Et pourtant, les enfants sont heureux d’être à l’école, même si leur éducation doit se faire sans le matériel didactique le plus élémentaire. « Bonjour Monsieur le Directeur ! », crient-ils tous en choeur. Crayon, cahier ou papier sont inexistants dans cette école. Le maître griffonne quelques mots en français sur une planche de bois peinte en noir et les enfants s’exercent à l’écriture sur le sable. Dans un pays où le système éducatif se trouve dans un état de délabrement avancé après plusieurs années de conflit et des décennies de négligence, la situation de l’école primaire de Lokanja Lina Nkoy est un cas fréquent en RDC. Sur une population de 60 millions d’habitants, plus de 3,5 millions d’enfants ne sont pas scolarisés. Selon le gouvernement congolais et les agences des Nations Unies, la situation n’a fait que s’aggraver les dernières années. En 1995, 25 pour cent des enfants n’étaient pas scolarisés. En 2001 ce chiffre est passé à 30 pour cent.

DES ENSEIGNANTS SANS SALAIRE

Jusque dans les années 60, l’église gérait la plupart des écoles en RDC. Celles-ci étaient généralement construites par des prêtres catholiques qui avaient établi leurs missions à travers le pays. Avec la zairianisation l’économie à été ruinée, mais aussi la fonction publique qui était en grande partie supportée par le clergé. Les frais de scolarité étaient désormais perçus par le gouvernement, mais la gestion des écoles restait aux mains des prêtres ne bénéficiant d’ aucune contribution financière de l’Etat. A l’école de Lokanja Lina Nkoy, les maîtres sont sans salaire depuis plusieurs mois. Et lorsqu’il leur arrive d’être payés, le directeur d’école perçoit 14 000 francs congolais, soit l’équivalent d’environ 30 dollars. Les maîtres titulaires, pour leur part, sont payés moins de la moitié. Un salaire de 15 dollars est bien trop peu pour vivre en RDC où presque tout doit être importé, y compris les crayons et le papier. Malgré toutes ces frustrations, certains parents et enseignants du village refusent de se laisser abattre et construisent une nouvelle case pour remplacer celle qui menace de s’effondrer sur les enfants. « Sans les enseignants et les parents d’élèves, le système éducatif en RDC n’existerait plus du tout », affirme Christian Lannoye, expert en éducation et consultant pour l’agence de développement de coopération technique belge.

SANS ARGENT, PAS D’ÉCOLE!

La nouvelle constitution approuvée en décembre 2005 par le peuple congolais garantit une éducation gratuite pour tous les élèves des écoles primaires et secondaires. Comme les enseignants ne sont pas payés, un système parallèle s’est développé et les écoles du pays exigent désormais une participation des parents dont le montant peut varier de 15 cents à un dollar dans les zones rurales, ou de 10 dollars à 30 dollars à Kinshasa. Une mère, occupée à faire la lessive et la vaisselle dans la rivière Lomami, proche de l’école du village, se plaignait que ses enfants ne pourraient pas apprendre à lire et à écrire parce qu’elle ne pouvait pas payer cette somme.

LES FILLES, LES PREMIÈRES SACRIFIÉES

Les filles sont les principales victimes du système de participation parentale instauré dans les écoles. Ainsi, sur les seize élèves d’une classe de l’établissement secondaire d’Isangi, on ne compte qu’une seule fille. A l’école primaire pourtant, elles sont généralement plus nombreuses que les garçons. Ceci est le résultat concret d’une campagne du ‘Fonds des Nations Unies pour l’enfance’ (UNICEF) pour encourager les parents à scolariser les filles. Mais au fil des années, ces jeunes filles quittent l’école parce que les parents ne peuvent plus financer leur scolarité ou à cause de grossesses et de mariages précoces. L’UNICEF a fourni à plus de 290 écoles de la province Orientale des kits de matériel didactique pour enfants et enseignants mais plus de 2200 écoles attendent encore de bénéficier d’une aide, alors que de nouveaux élèves continuent d’entrer dans le système scolaire. Pascal Libondo Molanga, directeur de 63 écoles primaires nous a confié que près du tiers des enfants, soit environ 80 000 enfants sur une population totale de 500 000, ne sont pas scolarisés. « Soixante-cinq pour cent des enfants qui traînent la journée dans les rues sont des filles », affirme-t-il. « Beaucoup d’entre elles se prostituent avec l’accord tacite de leurs parents, pour avoir les moyens d’envoyer leurs frères à l’école », affirme Giovanni Pross, un prêtre italien qui vit depuis près de 20 ans à Kisangani. Il avoue sa frustration et sa colère quand il voit la réaction des politiciens locaux face aux problèmes. Sylvain Nzaba, agent de protection pour l’UNICEF à Kisangani, pense que l’absence de scolarisation est l’un des facteurs qui expliquerait la présence de 5 000 enfants abandonnés dans les rues.

LES UNIVERSITÉS: REFLET DES DIFFICULTÉS ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES DE LA RDC

Même si leur situation n’est pas aussi déplorable que celles des écoles, les universités sont des lieux où se traduisent les frustrations, le mécontentement et les tensions en RDC. « Lorsque vous êtes confrontés à des difficultés économiques et politiques, cela se ressent nécessairement au niveau des institutions académiques », explique Danly Ngbonda, recteur de l’université de Kisangani et médecin de formation. Son université a perdu plusieurs professeurs au cours des combats qui ont ravagé la ville pendant les trois dernières rébellions. Beaucoup d’entre eux se sont enfuis à Kinshasa, les plus chanceux ayant réussi à quitter le pays. Avec Danly Ngbonda, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) tente de convaincre certains membres de la diaspora de rentrer en RDC pour enseigner à Kisangani en leur promettant de prendre en charge leur transport et leur salaire. Jusqu’à présent, seuls 4 professeurs sont rentrés, mais l’université ne dispose encore que de 65 enseignants pour plus de 5000 étudiants inscrits dans huit facultés. Les connexions internet sont inexistantes, la fourniture d’électricité est aléatoire et les bibliothèques sont très mal équipées. Comme tous les professeurs et enseignants en RDC, Danly Ngbonda ne peut vivre que de son salaire. En tant que pédiatre, il a des revenus supplémentaires, ce qui n’est pas possible pour d’autres enseignants et peut favoriser la corruption. « Je ne peux pas dire combien d’enseignants exigent des potsde- vin des étudiants qui veulent passer leur examen», confie Ngbonda avant de rappeler que « ce n’est malheureusement pas les plus brillants qui réussissent ; c’est souvent les plus riches ».

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