Un fruit qui réserve bien des surprises
Un article de Ngoma.
En une dizaine d'années, les marchés d'exportation de l'ananas ont été chamboulés. L'Amérique centrale supplante l'Afrique en Europe, son principal marché. L'UE impose des limites maximales de résidus de plus en plus basses. Pour les petits producteurs ACP, seules la qualité et l'originalité paient.
Rien ne semble devoir entamer le formidable succès de l'ananas. Le monde en cultive, en mange et en échange toujours plus. En une vingtaine d'années, la production a presque doublé pour atteindre, selon la FAO, près de 19 millions de tonnes en 2007. Les prévisions les plus optimistes des experts pour 2014 sont déjà dépassées.
L'essentiel de la production mondiale se fait en Asie, championne des jus et des conserves, et en Amérique latine qui transforme peu, mais exporte énormément vers l'UE et les USA, en frais et par bateau. Sur 100 ananas en production, 17 seulement poussent en Afrique, moins de 2 dans les Caraïbes et 1,5 dans les pays du Pacifique. L'Afrique en cultive presque moitié plus qu'il y a 20 ans et compte de grands pays producteurs comme le Nigeria (près de 900 000 t en 2007) et le Kenya (environ 600 000 t), mais ses parts de marché à l'exportation vers l'UE, son principal débouché, ont été laminées en 10 ans par la concurrence latino-américaine.
Une variété chasse l'autre L'ananas jouit d'une réputation de fruit sain et diététique qui n'est sans doute pas étrangère à son succès au Nord. Ce fruit, festif à l'origine, s'est peu à peu banalisé lorsque la firme américaine Del Monte a lancé dans les années 1990 une nouvelle variété, le MD- 2, appelé aussi Sweet ou Extra Sweet, cultivé dans d'immenses plantations au Costa Rica. Appuyé par une puissante logistique de transport et de marketing, le Sweet a détrôné le Cayenne lisse qui dominait les exportations africaines vers l'Europe depuis des lustres.
La déferlante de ces ananas industriels a balayé de nombreux petits et moyens planteurs africains. Le Cayenne de Côte d'Ivoire, qui détenait un quasi-monopole en Europe à la fin des années 1980, s'est retrouvé largement distancé par le Sweet d'Amérique centrale. Les exportations ivoiriennes vers l'UE sont tombées à moins de 60 000 t en 2007, trois fois moins qu'en 1997.
La suprématie de Del Monte a duré jusqu'à la levée du brevet sur le MD-2. Des producteurs de certains pays ACP comme le Ghana, la Côte d'Ivoire et la République dominicaine se sont alors reconvertis à cette variété qui entre plus vite en production, est moins sujette au brunissement interne et résiste mieux au transport que le Cayenne. Mais la récente montée en puissance de l'ananas du Brésil, de l'Équateur, du Honduras et de Panama laisse peu d'espoir à l'ananas africain de reconquérir le marché de l'UE. Toutefois, la demande n'est pas indéfiniment extensible. Un excès de production du MD- 2 et une qualité moins maîtrisée et moins régulière pourraient finir par faire chuter les cours au point que les producteurs d'Amérique centrale se détournent de l'ananas au profit de cultures plus rentables.
Des créneaux plus juteux
Le salut pour les petits planteurs ACP passerait donc plutôt par des marchés de niche plus rémunérateurs. Effet de la banalisation du Sweet, un bon Cayenne lisse a plus de chances qu'auparavant de trouver preneur. L'ananas "avion" reste une valeur sûre à condition d'offrir une qualité irréprochable. Le Bénin, dont les exportations, quoique modestes (de l'ordre de 2 000 t), montent régulièrement, s'est, lui, placé sur le créneau original de la savoureuse variété Pain de sucre. Les labels ouvrent aussi des perspectives. Le Togo, la Guinée, le Cameroun et le Ghana cultivent et exportent des ananas bio. Récemment, des producteurs ghanéens ont obtenu le label équitable pour vendre aux supermarchés européens.
Les normes de l'UE, destinées à préserver la santé des consommateurs, constituent un autre handicap pour les pays ACP. Elles ont d'abord imposé de fortement réduire l'utilisation des pesticides. Le défi pour la recherche est de développer de nouveaux systèmes de production et des variétés plus résistantes aux parasites du sol et aux chocs pendant le transport. La donne pourrait être totalement bouleversée par l'adoption d'une nouvelle limite maximale de résidus pour l'éthéphon, ramenée de 2 à 0,5 mg/ kg. Cette substance homogénéise la couleur des fruits quelques jours avant la récolte. Renoncer à l'utiliser obligerait à récolter en plusieurs fois au fur et à mesure du mûrissement réel des fruits et compliquerait les prévisions de transport et de mise en marché.
La mauvaise passe que traverse l'ananas africain frais à l'exportation peut être une chance pour le développement de marchés locaux et régionaux. L'Afrique du Sud, le Kenya, le Nigeria et la RD Congo produisent en très grande partie pour leur propre consommation. Bien que difficiles à quantifier, des échanges plus ou moins informels se font entre pays d'une même région. Le Sénégal, par exemple, s'approvisionne en Côte d'Ivoire, en Gambie et en Guinée.
De petites productions locales de transformation se développent aussi. En Ouganda, l'entreprise Britannia Allied Industries incite à cultiver le Cayenne et le Sweet pour fabriquer des jus destinés au Rwanda, au Kenya et à l'UE. Le Kenya et l'Afrique du Sud exportent, y compris vers l'UE, des jus et des conserves.
L'ananas fait aussi des adeptes dans de nouveaux pays. C'est le cas au Burundi où les agriculteurs apprécient ce fruit qui leur procure des revenus réguliers, car il se récolte toute l'année grâce à l'induction florale.

