Une défense contre la faim cachée

Un article de Ngoma.

Biofortification

Une défense contre la faim cachée

Par Anna-Marie Ball

La faim cachée est un problème grave dans de nombreux pays ACP où les régimes alimentaires manquent de vitamines et de sels minéraux essentiels. Des chercheurs sélectionnent des plantes vivrières plus riches en ces oligo-éléments. D'après les premiers résultats, agriculteurs et familles sont prêts à les adopter.

Chaque fois que je vois un enfant malnutri dans un village africain, je m'interroge : pourquoi n'y a-t-il pas assez à manger ? Comment aider ? La faim, ce n'est pas seulement le manque de nourriture, c'est aussi la nature de ce que vous mangez. "La faim cachée" est une malnutrition en oligo-éléments, par manque de vitamine A, de fer et de zinc, tous essentiels à la santé. Des millions d'Africains, surtout en zone rurale, ont pour aliments de base le maïs, le manioc ou la patate douce. Cela remplit l'estomac sans apporter d'oligo-éléments. Plus nutritifs, les légumes, les fruits, la viande et les produits laitiers ne sont pas consommés en quantités suffisantes.

Selon un procédé dit de biofortification, des chercheurs ont commencé à sélectionner des cultivars plus riches en micronutriments. En bref, les phytogénéticiens recherchent dans les banques de gènes des variétés aux taux de nutriments naturellement élevés. Celles-ci sont ensuite croisées avec d'autres à haut rendement. Après des années de croisements et d'essais, et avec un peu de chance, les chercheurs obtiennent de nouvelles variétés biologiquement plus nutritives.

Par exemple, beaucoup de gens pauvres n'absorbent pas assez de vitamine A, dont la carence cause des cécités et des décès, surtout chez les enfants. Dans certaines régions d'Ouganda, presque un tiers des enfants en bas âge en souffrent et, dans certaines zones du Mozambique, plus de 70 % de ceux âgés de 6 mois à 5 ans.

Dans ces deux pays, les chercheurs ont obtenu de nouvelles variétés de patates douces riches en vitamine A. Une étude récente au Mozambique montre que l'introduction d'une patate douce biofortifiée a augmenté le taux de vitamine A chez les jeunes enfants. C'est important car, dans les régions du Mozambique et de l'Ouganda où ces carences sont fréquentes, on consomme de la patate douce quasiment tous les jours. Améliorer la nutrition à partir d'un aliment familier est idéal.

Comme la plupart des Africains, les Ougandais consomment des patates douces blanches. Toutefois, la variété biofortifiée est orange - comme beaucoup d'aliments riches en vitamine A. Elle est aussi plus sucrée et plus fondante. Les gens ont tendance à être plus attirés par des aliments familiers ; leur en proposer de nouveaux est un défi. Nous avons dû convaincre agriculteurs et consommateurs que manger une patate douce améliorée, même de couleur, de consistance et de goût différents, est meilleur pour la santé.

Beaucoup craignent que cette patate douce soit transgénique, mais ce n'est pas le cas. Si de nombreuses mères ont entendu parler de la vitamine A dans les dispensaires, elles n'en saisissent pas toujours l'importance. Leur attitude change quand nous expliquons que la patate orange améliorera la santé de la famille grâce à la vitamine A qu'elle contient. Les pauvres aussi aspirent à la santé.

S'adapter aux besoins locaux

Bien sûr, en Afrique rurale comme ailleurs, les recommandations sanitaires ne suffisent pas pour "vendre" de nouvelles variétés aux paysans et aux consommateurs. Les cultivateurs me demandent : cela va-t-il changer ma façon de cultiver ? Est-ce que cela me rapportera plus ? Le goût est-il agréable ? Au Mozambique comme en Ouganda, nous avons appris que toute nouvelle variété doit avoir de bons rendements et être au moins aussi résistante à la sécheresse que les variétés classiques. Les cultivateurs ougandais voulaient aussi une variété précoce à vendre avant l'arrivée des patates blanches sur le marché. Ainsi, ils bénéficieraient d'une demande accrue tout en profitant des autres avantages. Les sélectionneurs ont répondu à leur demande en développant des variétés orange.

Ils les ont aussi adaptées au goût des consommateurs. Finalement, la patate douce biofortifiée est mieux acceptée que prévu. Travaillant auprès d'ONG, de chefs de village, de cultivateurs, de grands-mères et de mères de famille, j'ai pu moi-même constater qu'après avoir entendu parler de ses bienfaits la plupart des agriculteurs réclamaient des plants.

Quand nous comprendrons mieux comment diffuser la patate douce biofortifiée, nous pourrons intensifier notre action et sélectionner d'autres plantes enrichies. Ainsi, des chercheurs développent du riz riche en zinc pour l'Asie du Sud, ainsi que du maïs riche en zinc et des haricots riches en fer pour l'Afrique. On pourra biofortifier d'autres cultures pour d'autres pays ACP, si toutefois elles sont consommées en quantités assez importantes pour avoir un impact sur la nutrition.

Pour moi, la meilleure nouvelle est que les plus grands fans de la patate biofortifiée sont ceux qui souffrent le plus de carence en vitamine A : les enfants. Ils adorent son goût sucré et son fondant. Qui peut résister à une patate douce d'un bel orange vif qui mijote dans la marmite ?

http://www.cgiar.org

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