Une forêt pillé en échange de quelques sacs de sel et de savon
Un article de Ngoma.
Mathieu est pasteur, il est originaire de la localité de Bikoro, en bordure du lac Tumba, dans la province de l’Equateur. Il coordonne une ONG locale active dans le suivi de l’exploitation forestière. Comme 40 millions d’autres Congolais, sa vie est étroitement liée à celle de la forêt. Celle-ci est encore en grande partie intacte, mais les exploitants forestiers sont déjà présents, avides de transformer le bois en or vert, vendu à un prix élevé sur les marchés internationaux. Les populations locales sont contraintes de composer avec cette présence étrangère. Chaque jour, les communautés bantoues et ‘pygmées’ cohabitent dans la forêt : elles y pratiquent l’agriculture, la chasse, la cueillette et y prélèvent les médicaments dont elles ont besoin. La forêt est en quelque sorte leur supermarché et leur école, lieu d’apprentissage. Il est tout simplement impossible de détacher les gens de la forêt.
Les exploitants forestiers sont-ils à vos portes ?
«Oui, ils sont bel et bien là. Leur objectif: exploiter la forêt, y couper le bois. Pour ce faire, ils construisent des routes qui, parfois, passent à travers nos champs. Tout près de chez moi, vingt champs ont été endommagés par les grumiers et les bulldozers des exploitants. Dans ce même village, plusieurs dizaines de palmiers et de caféiers ont également été détruits. Les exploitants proposent un dédommagement : 100 francs congolais par palmier détruit. C’est un montant à prendre ou à laisser.»
Et comment se pratiquent les coupes à l’intérieur des exploitations?
«La coupe de bois se fait de façon désordonnée, en fonction de la demande sur le marché international. S’il y a une demande forte pour une certaine essence, le Wengé par exemple, l’exploitant la prélève. Les critères de durabilité ne sont pas pris en compte et les dégâts sont considérables: on peut avoir de grands morceaux de la forêt abîmés pour prélever la grume convoitée.»
Les communautés locales sont-elles consultées avant l’arrivée des exploitants ?
«La loi prévoit une consultation, mais ce n’est pas le cas. Concrètement, un exploitant signe un contrat à Kinshasa. II arrive ensuite sur le terrain et s’adresse aux ayants droits, des personnes qui, traditionnellement, ont des droits sur certaines forêts. L’exploitant leur demande ce qu’ils veulent en contrepartie de l’exploitation. Souvent, les ayants droits ne connaissent pas la valeur de la forêt et n’ont pas conscience des projets de l’exploitant. Ils pensent qu’il s’agit juste d’un droit d’accès à la forêt. Ils demandent un sac de sel, du savon, du sucre, des vélos, des tôles pour les écoles, des centres de santé... Pourtant, ces ayants droits n’exploitent pas toujours euxmêmes la forêt. Ils détiennent un droit traditionnel mais souvent, ce sont d’autres villageois qui y travaillent, dans les champs par exemple. Quand on ‘négocie’ la forêt, mieux vaudrait que l’ensemble des villageois soient impliqués.»
Et cela ne crée jamais de conflits avec les communautés locales ?
«Si. Après que les ayants droits aient dressé la liste des biens souhaités, les exploitants font le tri. Ils peuvent par exemple décider de ne donner qu’un seul des trois vélos demandés. Les habitants finissent par se rendre compte qu’ils ont été floués mais c’est trop tard : il n’y a plus de négociations possibles. Et c’est ainsi que toute une forêt est négociée et part pour un vélo, quelques autres biens matériels... La valeur de ce que les communautés reçoivent équivaut peut-être à la valeur d’un dixième d’une grume. Lorsque l’exploitant ne fournit pas les quantités souhaitées au départ, des problèmes peuvent naître entre les villageois, au moment du partage des biens. Dans tous les cas, la population se sent frustrée, car elle n’a pas été impliquée dans le processus.»
Les exploitants doivent-ils aussi contribuer au développement local ?
«La loi prévoit en effet que l’exploitant réalise, via un cahier de charges, certaines infrastructures au profit des communautés. Il peut s’agir de la construction ou de la réhabilitation d’une école, d’un centre de santé, de routes... C’est une bonne chose, mais dans les faits, les réalisations sont rares et de mauvaise qualité. De plus, l’exploitant ne reste qu’un temps relativement court dans une certaine partie de la forêt. Lorsqu’il la quitte, il laisse tout en plan et les quelques travaux entamés finissent très vite par se dégrader.» Et qu’en est-il des taxes que les exploitants doivent payer ? «40% des taxes versées par les exploitants forestiers à l’Etat doivent en théorie être rétrocédés à la province (25%) et au territoire (15%). Mais nous ne voyons rien de cet argent qui devrait pourtant servir au développement local. Je pense que les exploitants paient les taxes, mais que l’argent reste la plupart du temps à Kinshasa...»
Les communautés locales travaillent-elles pour le compte des exploitants ?
«Dans le recrutement, les exploitants ont instauré des catégories
- cadres, agents de maîtrise, qui sont des techniciens
de haut rang... Ils font généralement appel à des autochtones pour les coupes et l’exploration de la forêt. Les gens acceptent ce genre de travail car ils en ignorent les conséquences. En réalité, ils vivent et dépendent de la forêt plus que de l’exploitation. En plus, la forêt leur permet de vivre, de chasser. Mais aujourd’hui, les bruits des tronçonneuses et autres machines chassent le gibier et les villageois sont contraints d’aller de plus en plus loin pour en trouver. Bref, l’exploitation forestière industrielle du bois entraîne plus de dégâts qu’elle n’apporte de bien-être aux populations locales.»
ZOOM SUR LA FORÊT CONGOLAISE
Les forêts tropicales de la RDC font partie du Bassin du Congo, deuxième massif de forêts tropicales au monde après l’Amazonie. Le Bassin du Congo s’étend du Cameroun à la RDC en passant par le Gabon, le Congo Brazzaville, la Guinée équatoriale et la République Centrafricaine. Plus de la moitié de ces forêts se trouvent en RDC, pays qui se classe cinquième au rang des nations les plus riches en biodiversité : 400 espèces de mammifères, parmi lesquelles 28 endémiques (dont l’okapi et le bonobo) et plus de 11.000 espèces de plantes supérieures, dont 3.200 endémiques. Ces forêts revêtent également une importance capitale dans le cadre de la protection du climat au niveau mondial. Déstruction de la forêt Enlèvement de bois de la forêt
La Voix du Congo Profond: RDCongo, Pays Magnifique. (P.50-51)



